“Sensuka” – A Poem by Alice Elm – Un poème d’Alice Elm

The Montreal poet and writer Alice Elm has written a stunningly beautiful poem, in French, that is directly inspired by my on-going “Views of an Imaginary City” series. The name of my invented city, which gives its name to this poem, is derived from the German word Sehnsucht, a difficult-to-translate term describing a very particular (and yet at the same time very vague) kind of existential longing. According to Wikipedia, Sehnsucht is “sometimes felt as a longing for a far-off country, but not a particular earthly land which we can identify. Furthermore there is something in the experience which suggests this far-off country is very familiar and indicative of what we might otherwise call ‘home’.” Alice has captured this feeling perfectly, and taken it quite a few steps further, or deeper, than I could ever have done, plunging into what I can now regard as a shared memory of a non-existent homeland, in a non-existent city, by a non-existent sea.

Sensuka

Sensuka1L’eau.
Sensuka sur l’eau, le matin, quand la terre médite.
Cette présence qui me pénètre pour avoir plongé mon regard sous sa couleur.
Je n’existe que par elle, aspirée par sa transparence.
Les mots ne peuvent traduire que sa main se pose sur mon cœur, que son sourire invisible me désintègre.
J’étais en elle comme elle en moi, l’eau, le matin, quand la terre médite sur la rive de Sensuka.

Le reptile la surnommais-tu. Cette ondulation qui s’élevait en falaise à l’extrémité de la plage pour s’engouffrer à l’extrémité des quais. Et son pouvoir hypnotique.
Du quai de plaisance, j’ai plongé en elle après le couchant, succombant à l’appel de sa fluidité illuminée, une nuit.
Je ne voulais rien brusquer, surtout ne pas défaire ses rides secrètes.
Mon cœur a respecté mon désir.
Et je suis restée là, suspendu, victime de la beauté du monde. Jusqu’à ce que je me réveille.

-Oui, mais la tête, de quel côté est-elle?
-Et si elle était dans son ventre?
Son ventre, cette pointe croulant sous les vieux murs qu’on abandonnait aux siècles.
Pourquoi les disputer à l’eau? Pourquoi se croire plus fort que le temps?
Et si sa pensée était là, éternelle, en son ventre.

Sensuka3Était-ce une légende? Les légendes ne sont-elles pas des coffres secrets?
Combien de millénaires d’occupation étaient devenus sable sous le poids des phares, des pierres replacées, empilées, remplacées, sur cette pointe stratégique?
Ce que le poids n’avait pu moudre, l’eau l’avait emporté ou érodé, sauf…sauf la partie de la ville noyée qui d’ailleurs ne portait pas à cette époque le nom léger de Sensuka.
Les archives incendiées de la bibliothèque d’Alexandrie ont emporté son nom.
Scruter les murs illustres n’a pas révélé ce nom et d’ailleurs, quel nom fallait-il chercher?
De quel nom avait-on affublé cette baïa lointaine, masquée par les éruptions de terre dans la rade?

Sensuka2Mon corps projeté hors du ventre de ma mère, là, sur l’ancienne ville, mère qui n’avait trouvé que cette immersion pour la soulager de mon poids, peut-être voulait-elle que j’apprenne à voguer tôt.
D’ailleurs cette naissance fait encore rire les enfants. On la ressert quand les dents font mal, quand on a faim. Et je ris avec eux imaginant ce têtard humain tentant de fuir vers le large, retenu par son cordon.

Mon corps avait donc connu le sel de la mer avant celui des corps.

Sensuka noyée debout dans la pluie chaude.
La main de la tempête rince la ville dans un tourbillon de fond de tasse.

Nombrils à découvert nous débattions de la salinité de la pluie, de son astringence et de sa tiédeur. Nous l’avions piégée par une installation savante, issue du génie inépuisable du pauvre, sans luxe de matériaux, luttant toujours, que le vent ne nous emporte.
Coup de grâce, le tourbillon s’abattait sur le flanc de la ville, crevassant nos chemins, se précipitant pour s’unir à la mer et recouvrir ses tatous secrets d’une nouvelle strate de poussière vivante.
Nos yeux se décillaient et la ville endiamantée scintillait brièvement.
Nos nombrils se recouvraient. Dis, y avait-il vraiment eu tempête?
Et se poursuivait la cuisson à feu doux alors que nos corps s’étaient déjà cachés.
Le remue terre et ciel giguait ailleurs.

Sensuka4Tu te rappelles ce rituel?
Après avoir traversé les heures de torpeur estivale, étendus dans ce coin d’ombre par nous créé, nous récitant ces contes qui nous emportaient dans un ailleurs princier, par nous créés aussi, pour taire les cris de nos corps affamés, après avoir bu au cocktail amer des thermes, nous allions, vêtus de nos oripeaux fantasques, assemblage étranges de pièces de tissus trouvés -le cirque était généreux à ce chapitre-, le long des étals des marchands, leur louant nos bras qu’ils nous payaient de restes, des ingrédients de nos festins.
Puis, rassasiés, nous pénétrions le premier square pour boire à sa fontaine avant d’en arrondir les angles, arrêtés par le chant de nos troubadours préférés, une scène improvisée, bienheureux, errant jusqu’à pénétrer la seconde arène où nos confrères indigents voulaient nous convaincre du bien d’une révolte, saouls d’eux-mêmes.
L’astre du jour nous quittait quand nous approchions de la plage, où un bain de sel laisserait des traces cristallisées dans un repli de lin ou de velours délavé.
Je ne me lassais pas de ces jours, te lassais-tu, toi?

scan0004Tu brillais. Entre les murs giflés des extravagances du couchant, tu brillais.
Même après, dans la tiédeur et ce dégradé de l’azur qui durait par dessus la colline,
tu étais la lumière.
Nous étions retournés, en chuchotant, par des chemins que seuls les indigents pouvaient connaître, parcours de pans d’escalier, d’un muret troué, vieux chemin de guerre, courbe de sentier d’où sortaient des coins de briques enfouies, ancien lit de ruisseau…
Les chiens ne jappaient plus connaissant l’heure de nos routines.
Un rat me frôlant nous fit rire, nous refusions la peur, chaque jour vécu en sursis de grâce, convaincus que de faim nous allions bientôt mourir.
Tout était sacrifié à la liberté, même vivre.

Je ressens ton rire dans ma gorge ou au milieu de la tête, sous mes côtes inférieures et bizarrement dans mes cuisses. Dehors, Sansuka grelotte dans une averse détournée.
Nous veillons auprès de frère berger. Son bagout nous livre des balivernes de stupidité humaine.
Tu ris plus encore quand tu te reconnais dans ces sottises.
La tempête est glaciale et le réduit de pierres du gardien est un palais chaud où la paille accueille nos rêves.

Sansuka l’enfer.
Une ombre dans tes regards, une note fausse dans tes rires et je mime désormais l’insouciante liberté. T’interroger serait nous trahir et la fin de nous.
Tu souffrais.
Comment le mal était-il venu, de quelle nature était-il, moi qui pouvais témoigner de chacun de tes pas, je ne pouvais répondre.
Y avait-il déjà un germe de mélancolie dormante en ton sol?

viewsofanimaginarycity8detailAlors…alors, le secret des initiés de Sansuka, le secret protégé, veillé, admirablement tu, on est venu t’en livrer la teneur.
L’existence du puits d’amnésie te fut révélée.
Un puits d’amnésie. En un battement de cœur, je n’étais rien, même plus une ombre.
À tes yeux, avais-je seulement déjà eu ce corps?

Je t’ai accompagné jusqu’à la porte, le regard condamné, cette nuit là.

Puis, la lune a illuminé ma route vers ailleurs.
La lune a illuminé ton nom que je crie.
Je suis un chagrin se fuyant, sans faim ou soif et sans repos, jusqu’à ce que mon corps esquisse un pas dans sa dernière chute, lourd de gravité…

_________

Sensuka6Voilà que je me rappelle, cloué, immobile.
J’entends qu’on s’agite, je sais qu’on me veille, je crois qu’on prie.
Il me semble que mes yeux sont ouverts. Pourtant je ne vois pas.
Une voix s’élève en moi. Tu n’es qu’un séculier.
Séculier, moi?
Tu es un vieillard aveugle qui cède sa chair à la terre.
Un cri d’urgence s’échappe de tout mon corps fini.
Se précipite alors les images de milliers et de milliers de jours pareils à un seul jour qui font courber le temps et puis et puis…je te revois m’offrir un cadeau pour mes dix sept ans. Tu t’es rappelé…merci.

Je déploie mes ailes abandonnant ma carcasse, m’élevant au-dessus des pierres et des jardins pour suivre à rebours ce zigzag de sentier de déroute de ma première mort.
Une bise contraire, la stridence des cigales, un relent d’algue sont mes repères jusqu’au souvenir de notre lit, que je survole.
Fort de la puissance de mes ailes je plane, protecteur du passé de notre ville que je scrute fidèlement.

Sensuka5

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3 Responses to “Sensuka” – A Poem by Alice Elm – Un poème d’Alice Elm

  1. Anonymous says:

    Merci Julian, c’est très émouvant,
    Alice!

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    • Louise says:

      Bonjour Julian,
      Vos illustrations sont absolument magnifiques!!! Vraiment magnifiques!!!
      Vous avez su, par vos images fantastiques , nous faire voyager dans le merveilleux poème de Diane G. Paquin.
      Quel beau travail d’équipe!
      Je vous félicite vous et Diane pour l’accomplissement de votre merveilleux projet!
      Louise une bonne amie de Alice!!!

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